Objectif bois

Forêts françaises et changement climatique : quels impacts sur la ressource en bois et l’avenir de la filière

Forêts françaises et changement climatique : quels impacts sur la ressource en bois et l’avenir de la filière

Forêts françaises et changement climatique : quels impacts sur la ressource en bois et l’avenir de la filière

Forêts françaises et changement climatique : où est le vrai risque pour la ressource en bois ?

On entend souvent deux discours contradictoires : d’un côté, “la forêt française n’a jamais été aussi grande”, de l’autre, “le changement climatique va tuer nos forêts”. Qui croire ? Et surtout : qu’est-ce que ça change, très concrètement, pour la ressource en bois et pour l’avenir de la filière ?

Dans cet article, je vous propose de partir du terrain : mortalité des peuplements, dépérissements, risques d’incendie, évolution des volumes mobilisables… avec l’objectif de répondre à une question simple : va-t-on manquer de bois en France dans les 20 à 40 prochaines années, et si oui, de quel bois parle-t-on ?

On va parler chiffres, essences, rotations, investissements industriels, mais aussi choix techniques pour vos projets de construction, de chauffage ou de gestion forestière.

Ce que le climat change déjà dans les forêts françaises

Le changement climatique n’est pas une perspective lointaine pour la forêt, c’est une réalité observée depuis au moins 20 ans. Quelques ordres de grandeur :

Résultat : certains peuplements, qui étaient “adaptés” vers 1980, ne le sont plus en 2024. On le voit très bien sur quelques cas emblématiques :

Autrement dit : le problème n’est pas “la forêt française va disparaître”. Le problème, c’est : une partie des essences en place n’est plus en phase avec le climat qui arrive. Et ça, pour une filière industrielle, c’est un vrai sujet.

Quelles essences gagnent, lesquelles reculent ?

Si on simplifie un peu, sous l’effet du changement climatique, on observe trois grandes tendances : des essences en difficulté, des essences plus tolérantes qui tirent leur épingle du jeu, et des essences “candidates” pour les reboisements.

Essences en forte tension avec le climat actuel et futur :

Essences qui montrent une certaine résilience (variable selon station) :

Essences “candidates” pour adapter les forêts :

Un point important : les arbitrages ne se font pas que sur la biologie, mais aussi sur l’économie. Planter une essence résistante mais sans débouché industriel, c’est créer le problème dans 40 ans.

Ressource en bois : pénurie annoncée ou simple recomposition ?

La forêt française couvre aujourd’hui environ 31 % du territoire métropolitain et le volume de bois sur pied a augmenté de plus de 50 % en 40 ans (données IGN). On pourrait se dire : “pas de souci, on a de la marge”.

La réalité est plus nuancée : ce n’est pas tant la quantité totale de bois qui est en jeu, mais la répartition par essences, dimensions et qualité. Pour la filière, trois grands enjeux se dessinent.

1. Le pic d’épicéa sanitaire dans l’Est

Les mortalités massives d’épicéas scolytés ont généré une sur-offre temporaire de résineux de qualité dégradée. À court terme :

À moyen terme, ça veut dire quoi ? Moins d’épicéa mature de bonne qualité dans ces régions. Les industriels qui en dépendent vont devoir :

2. La tension sur les gros feuillus de qualité

Pour les chênes de belles dimensions, on est déjà dans une logique de ressource tendue :

Si le climat pèse trop sur la croissance ou la santé de ces peuplements, on peut se retrouver avec :

3. Le rôle tampon des bois d’ingénierie

La montée en puissance des produits bois reconstitués (CLT, LVL, lamellé-collé, poutres en I, panneaux techniques) permet de travailler :

C’est l’un des atouts majeurs pour la résilience de la filière : la ressource pourra changer d’essence et de diamètre, les produits de construction pourront suivre, à condition d’investir dans les bons outils industriels.

Adapter la gestion forestière : du diagnostic aux choix concrets

Pour un propriétaire forestier (public ou privé), la question n’est plus “faut-il s’adapter ?”, mais “comment et à quel rythme ?”. Quelques leviers très concrets.

1. Mieux connaître ses stations

Avant de parler espèces “résistantes”, il faut regarder le terrain :

Un épicéa sur sol frais profond n’a pas le même avenir qu’un épicéa sur colline sèche. Même chose pour le hêtre ou le douglas. Le bon diagnostic de station, c’est le point de départ de toute stratégie d’adaptation.

2. Diversifier plutôt que tout parier sur “l’essence miracle”

Avec un climat plus incertain, la diversification devient une assurance :

L’idée n’est pas d’abandonner les essences classiques, mais de ne pas les laisser seules en première ligne sur les stations limites.

3. Anticiper les crises sanitaires et les “pics de bois”

Le cas de l’épicéa scolyté a été un révélateur : sans anticipation, on subit un double effet négatif :

Des stratégies plus progressives sont possibles :

4. Repenser la sylviculture “productiviste” classique

Les schémas très monospécifiques, très denses, très homogènes en âge ont montré leurs faiblesses (tempêtes de 1999, crises sanitaires). Dans un climat plus extrême, la “robustesse” des peuplements prime sur la productivité maximale théorique :

Impacts sur la construction bois : quelles adaptations prévoir ?

Côté construction, la question est moins “aura-t-on encore du bois ?” que “quel bois, à quel prix et avec quelles performances ?”. Trois points à regarder de près.

1. Essences disponibles pour la structure

Pour les maisons ossature bois, petits immeubles, bureaux, aujourd’hui, on travaille surtout avec :

Demain, on peut s’attendre à :

C’est moins un problème technique (les normes comme l’Eurocode 5 couvrent déjà ces usages) qu’un problème de planification et de sécurisation d’approvisionnement pour les industriels.

2. Qualité et variabilité des bois

Des arbres plus stressés peuvent avoir :

Les triages mécaniques (classement par machine), le lamellé-collé et les panneaux techniques permettent de lisser en partie ces variabilités. Mais cela suppose :

3. Carbone, réglementation et image

La construction bois est de plus en plus tirée par les objectifs bas carbone (RE2020, labels, marchés publics). Or, si certaines forêts dépérissent faute d’adaptation, l’argument “bois = carbone stocké” perd en crédibilité.

C’est un cercle vertueux ou vicieux :

Pour les maîtres d’ouvrage, architectes, bureaux d’études, la vigilance doit porter sur :

Impacts sur l’énergie bois : risque de surpression, pas de pénurie sèche

Le bois énergie représente déjà plus de 35 % de la production d’énergie renouvelable en France. Avec la décarbonation en cours, la pression sur cette ressource va rester forte. Comment le changement climatique s’invite dans ce jeu ?

1. Interdépendance avec les autres usages

Le bois énergie capte :

Si la ressource en grumes de qualité baisse, les volumes transformés en scieries baissent aussi… et donc les sous-produits. On peut alors avoir :

2. Climat plus chaud, besoins de chauffage en baisse… mais pas à court terme

En théorie, avec des hivers plus doux, la demande de chauffage devrait baisser à long terme. En pratique :

Le résultat possible dans les 10–20 ans : un plateau ou une légère hausse de la demande bois énergie, là où certains espéraient une baisse automatique liée au climat. D’où l’importance de plans d’approvisionnement robustes pour les chaufferies collectives et les industriels.

3. Incendies et contraintes réglementaires

Avec des étés plus secs et plus chauds, le risque incendie augmente, y compris dans des régions historiquement peu concernées. Cela peut entraîner :

Pour les porteurs de projets de chaufferies bois, il devient crucial d’intégrer ces aléas dans l’analyse de risque d’approvisionnement et de ne pas se contenter d’un scénario “tout va bien sur 20 ans”.

Comment la filière peut rester résiliente

Face à un climat qui change plus vite que la forêt ne pousse, la filière bois n’a pas la possibilité de “figer” ses modèles. Quelques axes structurants se dessinent.

1. Miser sur l’ingénierie et la flexibilité matière

Les industriels qui s’en sortent le mieux sont déjà ceux qui savent :

La clé : décorréler au maximum le produit final des aléas sur une seule ressource brute.

2. Renforcer les liens forêt–industrie–bâtiment–énergie

Les crises récentes (scolytes, remontée des prix des granulés) ont montré combien la filière était fragmentée. Pour affronter le changement climatique, il faudra :

3. Investir dans la connaissance et l’expérimentation

Adapter une forêt, ce n’est pas une opération qu’on peut corriger tous les cinq ans comme une ligne de production. On parle de décennies. Il est donc stratégique de :

4. Travailler l’acceptabilité sociale

Avec plus de coupes sanitaires, de reboisements, de changements de paysages, les tensions autour de la forêt se renforcent. Plusieurs signaux sont déjà là :

Pour que la filière puisse s’adapter, il faut expliquer, montrer, chiffrer les choix, et accepter de remettre en question certaines pratiques là où elles ne sont plus justifiables techniquement ou socialement.

À retenir pour vos projets bois

Pour terminer, quelques messages clairs si vous êtes :

Propriétaire ou gestionnaire forestier

Acteur de la construction bois

Utilisateur d’énergie bois (chaufferie collective, industriel, réseau de chaleur)

En résumé, le changement climatique ne signe pas la fin de la forêt française ni de la filière bois. Il impose en revanche d’arrêter de raisonner comme si le climat de 2050 était celui de 1980. Ceux qui intégreront cette réalité dans leurs choix dès aujourd’hui auront encore du bois – et des marchés – demain.

Arthur

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